Place à la révolution cognitive
 
     
 
 
L a révolution industrielle du siècle dernier était centrée sur les processus de fabrication, par contre la révolution cognitive elle concerne ceux de la connaissance et de la reconnaissance.  
L 'histoire des techniques est d'habitude présentée au public comme une suite d'inventions aleatoires, dues aux cerveaux fertiles de quelques génies, le plus souvent méconnus de leur contemporains.  
O n l'accepte comme une donnée imprévisible et assez mal maîtrisable, malgré les efforts des grandes entreprises et les gouvernements pour "programmer" la recherche industrielle.  
L es sciences cognitives sont maintenant plus qu'une hypothèse de travail, puisque les premières intuitions sur le sujet datent d'une quinzaine d'année et n'ont fait que se confirmer depuis.  
L 'espace était mesuré en pouces.
L'industrie du siècle dernier perfectionne ses usinages au dixième de millimètre, alors que le microscope permet à Pasteur de traquer les bactéries.
L'industrie du siècle prochain gagne encore un ordre de grandeur en finesse: elle trace les processeurs au dixième de micron, recompose les molécules de technopolymères, décode le génome et le modifie.

Elle opère donc au niveau de l'angström.


 
O n peut s'émerveiller de ces performances.On peut aussi s'en méfier, car elles donnent à l'homme d'extraordinaires pouvoirs, notamment celui de créer de nouveaux êtres vivants et celui , tout aussi redoutable, d'aménager des univers illusoires ou l'esprit se perd dans de captivants vertiges.

 
M ais laissons là pour le moment les craintes et les espoirs.L'exercice préalable le plus nécessaire est d'essayer de voir l'évolution probable, avec ses conséquences positives et négatives, en suspendant notre jugement et nos voeux.
Or, cette évolution ne se comprend que si l'on saisit dans un même mouvement l'intéraction des techniques et de la société.
 
     
L

es sciences cognitives sont un ensemble de disciplines qui étudient les activités liées aux fonctions cognitives, c'est-à-dire :
la perception,
les représentations,
la mémoire,
le langage,
le raisonnement,
la motricité ou l'apprentissage.

Cette étude se fait autant sous l'aspect humain de ces fonctions que sous ceux de la modélisation et de la simulation artificielle, en tenant compte de la validité biologique de tels modèles.
Classiquement, les champs disciplinaires intéressés par les sciences cognitives sont :
les Sciences Humaines : Psychologie cognitive & Linguistique pour l'étude de l'humain et du langage
les Neurosciences : la Neurobiologie (de la Neuroanatomie à la Neurochimie) pour l'étude des composantes biologiques ;
les Sciences de l'Artificiel : mathématiques, intelligence artificielle (apprentissage, connexionnisme, etc.) pour la modélisation.

D'autres sciences peuvent encore s'ajouter à cette liste, telles
la philosophie,
l'épistémologie ou
l'anthropologie (parmi les sciences humaines), ainsi que
la physique (pour son apport aux Sciences de l'artificiel).

La création des champs d'étude comme la psycholinguistique (psychologie et linguistique),
la neuropsychologie (neurologie, psychologie et neurosciences) ou
l'intelligence artificielle (informatique, logique et linguistique) marquait déjà cette nécessité bienheureuse d'une vision plus globale en franchissant les frontières classiques entres les disciplines.

Les sciences cognitives forment ainsi un domaine de recherche qui se nourrit de la confrontation des points de vue des divers secteurs liés à l'étude de la cognition, pariant sur les possibilités d'interfécondation des visions et sur le développement des études transcendant les diverses disciplines.

 
     
 

Albert Ellis, précurseur de la thérapie cognitive, a établi en 1962,
la liste des dix principales croyances irrationnelles rencontrées fréquemment chez des personnes présentant des troubles névrotiques :

Vous devez être aimé et approuvé en tout et toujours par tout le monde.
Vous devez avoir du talent et être capable de réussir dans quelque chose d'important.
La vie est une catastrophe si les choses ne vont pas comme vous le voulez.
Ceux qui vous font du mal sont mauvais et doivent être blâmés.
Si quelque chose est menaçant, vous devez en être préoccupé et bouleversé.
Vous devez trouver des solutions pour rendre la vie meilleure.
La misère intérieure et émotionnelle vient de pressions extérieures et vous avez peu de possibilités de contrôler vos sentiments et de vous libérer de la dépression et de l'hostilité.
Il est plus aisé d'éviter d'affronter les difficultés de l'existence que d'entreprendre des activités plus fructueuses de maîtrise de soi.
Votre passé a une importance capitale et, parce que quelque chose a influencé autrefois votre vie, il doit continuer à gouverner vos sentiments et votre comportement actuels.
Vous pouvez atteindre le bonheur par l'inertie, l'inactivité ou en vous faisant plaisir passivement et sans vous engager personnellement.

 
     
 

Jean Cottraux dans "les thérapies cognitives" explique comment les patients anxieux et déprimés ont leur vie mentale encombrée de mécanismes de pensée inconscients et automatiques qui traitent l'information provenant de l'environnement de façon erronée. Ces monologues intérieurs négatifs résultent de l'interaction de facteurs biologiques, d'expériences vécues et d'apprentissages acquis tout au long de la vie et provoquent la mise en place de systèmes de croyances erronées, appelés schémas cognitifs, tels que par exemple : Pensées sur soi

Je ne vaux rien si je ne me réalise pas dans une ascension sociale digne des ambitions de ma famille
Je ne suis bon à rien si je ne réussis pas tout ce que j'entreprends
Je ne suis pas capable si je commets des erreurs
Je ne comprends rien si je ne comprends pas tout
Je ne suis pas digne d'être aimé puisque je n'ai aucune valeur
Je dois aimer et aider mes proches plus que moi-même sinon je suis une mauvaise épouse ou une mauvaise mère

Pensées sur les pensées des autres

Je dois parler ou agir de façon parfaite sinon je serai mal jugé
Je dois être toujours agréable et d'accord avec mes amis sinon ils ne vont plus m'aimer
Tout le monde doit voir que mes mains tremblent pendant que je lis mon texte et on doit me trouver grotesque

Pensées sur les réactions des autres

Je dois effectuer un travail irréprochable sinon je serai mal noté
Je dois gagner beaucoup d'argent sinon ma femme me quittera

 
     
 
La dissonance cognitive
 
     
 
 
  Le début :  
L e principe de la dissonance cognitive a été élaboré dans les années 1950 par l'Américain Léon Festinger, spécialiste des phénomènes de groupe, un des hommes qui a le plus influencé la psychologie sociale contemporaine, son travail à été repris en France par J.L. Beauvois.  
  Le Principe :  
L

éon Festinger résumait ainsi sa thèse :
"L'existence simultanée d'éléments de connaissance qui, d'une manière ou d'un autre, ne s'accordent pas (dissonance) entraîne de la part de l'individu un effort pour les faire, d'une façon ou d'une autre, mieux s'accorder (réduction de la dissonance).
Une analogie physiologique nous aide à comprendre ce phénomène :
quelqu'un qui éprouve les tiraillements de la faim va faire tout son possible pour diminuer cette sensation ou l'éliminer complètement.
De même quelqu'un qui, dans une situation donnée, ressent un état de dissonance
> le manque de cohérence entre plusieurs éléments de sa connaissance
> va tenter de réduire ses contradictions psychiques pour retrouver à tout prix une harmonie intérieure.

La dissonance est d'autant plus forte que les éléments de connaissance en cause sont importants et nombreux.
Plus la dissonance est forte, plus le sujet tentera de la réduire ou de l'annuler.
Il s'agit, bien sûr, d'un effort inconscient.
Pour réduire la dissonance, nous disposons de plusieurs moyens :
> modifier notre comportement,
> changer nos opinions,
> incorporer des informations nouvelles à notre stock de connaissances.

Chaque fois que nous prenons une décision, que nous effectuons un choix, nous déclenchons une dissonance cognitive plus ou moins importante, puisque nous sommes alors amenés à rejeter les éléments positifs d'un des termes de l'alternative, et à consacrer les éléments négatifs de l'autre.

L'esprit de l'homme est toujours en guerre avec lui-même, mais il existe des mécanismes pour rétablir l'équilibre intérieur. Ainsi lorsqu'on est amené à agir en contradiction avec ses présupposés, ses conceptions (morales ou autres), l'individu est amené, pour retrouver la congruence cognitive, plus confortable, à... non pas modifier sa pensée en fonction de son comportement pour accorder ses actes à ce qu'il pense, mais à modifier sa pensée en fonction de son comportement, pour le rationaliser et le justifier.

 
  Des exemples :  
L

'intervention policière

Que conclure des étranges résultats d'une expérience menée par l'université américaine de Yale.
Après une intervention musclée de la police sur le campus, intervention à laquelle les étudiants avaient très mal réagi, on demanda à ceux-ci s'il se trouvait des volontaires pour rédiger, moyennant rémunération, une apologie de cette action policière.

Prétexte de l'exercice : une prétendue enquête conduite par un institut de relations humaines concernant l'opinion de la communauté estudiantine sur la police ; tous les témoignages recueillis jusque là étant censés avoir été défavorables à celle-ci, on souhaitait un autre son de cloche.
La rémunération proposée variait, selon les candidats, entre dix dollars et 50 cents.
Une fois la copie remise, l'étudiant devait remplir un questionnaire où il donnait son sentiment véritable, non commandé cette fois, sur l'intervention policière à l'université .

Solde de l'expérience :
les sujets les plus bienveillants à l'égard des policiers et de leur action furent ceux qu'on avait le moins payés pour témoigner dans ce sens.

Paradoxe en apparence étonnant.
Pourtant, les expérimentateurs, en se fondant sur la théorie de la dissonance cognitive, avaient très exactement anticipé cette réaction chez les étudiants.

Pourquoi ?
Aucun des étudiants testés n'a pu se réfugier derrière l'excuse de la contrainte, puisque chacun était libre de participer ou non.
Ceux qui ont touché le cachet intéressant de dix dollars ont pu néanmoins trouver dans cette somme la justification de leur acte.
En revanche, ceux qui ont reçu seulement un dollar, voire 50 cents, ont ressenti un important décalage entre leurs idées et leur acte, sans possibilité de fournir une explication raisonnable.

La seule solution était d'accorder leurs convictions personnelles avec l'opinion qu'ils avaient exprimée dans leur rédaction.
Si, pour se plier à une force extérieure hostile, l'individu agit à l'encontre de ses propres opinions, mais qu'il arrive néanmoins à justifier à ses propres yeux cette "trahison" par des raisons "objectives" - avantage financier, impossibilité de choisir autrement, absence de conséquences fâcheuses - , la dissonance pourra être faible, voire pratiquement nulle.

Mais si le sujet n'arrive pas à défendre son comportement vis à vis de sa propre logique, alors il est fortement "dissonant" et son psychisme devra recourir d'urgence aux moyens que nous citions plus haut.
Des lors, l'expérience montée par l'université américaine autour de l'intervention policière prend tout son sens.
De nombreuses autres études ont confirmé que plus une récompense est faible pour faire accomplir à quelqu'un une action qu'il désapprouve, plus son jugement sur cette action est susceptible d'être modifié.

 
  L'affaire des sauterelles

 
L

'affaire des sauterelles grillées offertes en repas à des Américains éclaire davantage encore cet aspect du psychisme humain.
Au tout début de l'expérience, on demande à tous les participants de s'exprimer sur leur degré d'attirance pour la friture d'orthoptères.
Puis, avant le repas, l'expérimentateur se présente au premier groupe sous les traits d'un personnage sympathique et chaleureux, au second sous un jour désagréable et hargneux ;quant au groupe témoin il reçoit simplement un accueil neutre.

On présente ensuite à tous une assiettée de sauterelles frites ;
La moitié environ des participants de chaque groupe acceptent d'en manger.
Après la dégustation, ils sont priés de donner à nouveau leur avis.

Dans le groupe témoin, l'écart d'appréciation entre la première opinion et la seconde est de + 10 %.

Au goût, la sauterelle frite a vaincu quelques préjugés et gagné des adeptes.
Mais le plus remarquable est l'attitude des sujets qui ont accepté de croquer "des sauterelles sous la houlette d'un expérimentateur antipathique : le changement positif d'appréciation est de 55 %.


Ces personnes se sont trouvées dans une situation de dissonance maximum ;
la seule façon de justifier vis-à-vis d'elles-mêmes l'obéissance à un type détestable qui les pousse à consommer un met répugnant, c'est de se convaincre que les sauterelles sont, en fait, une friandise qu'on ignorait.
Unique moyen de réduire une dissonance aussi forte.

Cette conclusion est d'ailleurs confirmée par son contraire : chez les sujets placés devant un expérimentateur sympathique donc dans une situation qu'on pourrait croire la plus favorable à une adhésion gustative aux sauterelles l'opinion positive n'augmente que de 7 % après l'épreuve, moins que dans le groupe témoin.

 
     
 

Les expériences citées, et bien d'autres encore, démontrent à quel point la dissonance cognitive est un terrain accessible à l'influence et à la manipulation extérieure ; on peut utiliser ce phénomène mental pour agir sur le comportement et l'opinion des gens : faire apprécier la friture de sauterelles à des occidentaux, amener des étudiants contestataires à penser des amabilités sur la police.
On réussit à persuader des sujets qu'ils font un travail passionnant alors que leur besogne est mortellement ennuyeuse, ou à faire affirmer par un groupe de collégiens, d'une seule voix et en toute bonne foi, qu'ils détestent les activités de loisirs comme le cinéma et le sport.

Le besoin organique que chacun éprouve à réduire, et si possible à éliminer, la dissonance cognitive conduit à des compromis étranges qu'exploitent les chercheurs en milieu expérimental.
Derrière ces exercices de laboratoire se posent bien sûr des problèmes d'éthique qui impliquent la liberté et la dignité de l'individu.

L'influence du groupe

Une dissonance frappe aussi l'homme déçu par un environnement social dont il attendait beaucoup.
S'il s'est fortement investi pour participer à la vie d'un groupe et qu'il constate que ce dernier n'est pas aussi intéressant qu'il l'espérait, il aura deux façons de réagir à la dissonance provoquée par sa déconvenue : soit sous-estimer ses espoirs primitifs "je n'escomptais finalement pas grand-chose de cette expérience " soit exagérer la valeur du groupe.
Une tradition aussi désuète et stérile que le bizutage, qui continue d'être pratiqué par des individus d'un quotient intellectuel officiellement supérieur à celui de la moyenne de la nation, s'apparente en quelque sorte aux rites initiatiques de certaines tribus : plus l'épreuve d'affiliation est dure, plus l'attachement futur au groupe sera fort.
Les aînés qui bizutent les bleus appliquent sans le savoir la théorie de la dissonance cognitive.
L'interaction de groupe constitue pour ses membres un procédé très efficace de réduction de la dissonance.

Le cas d'école

Le cas d'école le plus souvent cité par les psychosociologues est celui d'une secte religieuse américaine spécialisée dans les prophéties de fin du monde.
La communauté avait plusieurs fois annoncé le jugement dernier pour une date précise, la dernière - les précédentes n'ayant rien apporté en matière de cataclysme- étant fixée au 21 décembre 1954, jour ou la Terre devait être assurément anéantie sous le déluge, les membres de la secte étant préalablement secourus par une soucoupe volante.
A la date prévue pour le sauvetage, c'est à dire quelques jours avant le 21 décembre, l'engin salvateur posa un lapin, les dirigeants expliquèrent que ce contre temps était dû a une panne du moteur spatial, et qu'il avait été décidé parle Tout Puissant pour éprouver leur foi, mais qu'un envoyé extraterrestre était attendu le 20 décembre pour conduire les fidèles à la soucoupe réparée.
Mais la créature de l'au-delà ne fut pas au rendez vous.
La secte en conclut logiquement que sa foi avait été assez forte pour repousser le déluge, et en effet, sa prédiction se révélant exacte, la Terre ne connut aucune catastrophe générale le jour fatidique du 21 décembre.
La foi des croyants fut solidement retrempée par ces événements.

Avant cette date, Festinger et deux autres chercheurs, H.W. Riecken et S. Schachter, avaient proposé une analyse de la future dissonance causée par l'attente collective déçue.
Pour eux, cette dissonance pouvait se résoudre d'une part grâce à un puissant soutien idéologique des membres de la communauté entre eux, en se persuadant mutuellement qu'ils détenaient le monopole de la vérité concernant l'échec de la prophétie ; d'autre part grâce a une campagne qui occulterait le problème en le déplaçant sur un autre terrain.
Nos scientifiques avaient vu juste, car ces réactions se manifestèrent toutes les deux.
Ceux des fidèles qui s'étaient réunis le soir du 21 décembre pour attendre ensemble l'accomplissement de la prophétie se sont confortés mutuellement dans leur foi, même après l'échec de la prédiction.
En revanche, les adeptes qui s'étaient isolés chez eux dans l'expectative de la fin du monde perdirent la foi.
Sans le soutien social des autres membres, note Festinger, la dissonance créée par la non confirmation de la prophétie suffit à leur faire perdre la foi dans le mouvement où ils étaient pourtant engagés à fond, car lorsque la dissonance atteint la limite du supportable, l'individu ne cherche plus d'information susceptible de la réduire mais, au contraire, des données visant à l'accroître.

Après ces événements, la partie de la communauté qui avait préservé plus que jamais sa croyance fut saisie d'une fièvre de prosélytisme, alors que pendant la période où elle attendait la réalisation de la prophétie, elle n'avait que faiblement cherche à propager ses idées.
On aurait pourtant pu croire que ces gens se feraient encore plus discrets.
Au contraire, ils se sont lancés dans des conférences de presse, des interviews, un battage publicitaire incroyable pour démontrer que, si la Terre n'avait pas sombré sous les eaux, c'est que précisément la foi des adeptes avait été plus forte que les décrets de la fatalité.

Pour les chercheurs en psychologie sociale, la théorie de la dissonance cognitive trouve, dans ce cas insolite, une parfaite illustration.
Théorie Les psychologues expliquent ces comportements déroutants par une théorie qui remet profondément en question notre bon vieux sens logique.

Léon Festinger et Elliot Aronson, autre grand spécialiste américain en la matière, ont bien étudié le processus d'autojustification lié à la dissonance, dans le cadre d'une prise de décision par l'individu, la logique psychologique traditionnelle considère qu'une personne confrontée à un choix est soumise à un stress tant que le choix n'a pas été fait, mais qu'une fois la décision prise la tension est relâchée.
Au contraire, la théorie de la dissonance cognitive affirme qu'à ce moment une source secondaire de malaise apparaît.
Un désaccord interne provient à la fois des aspects positifs de l'option refusée et des aspects négatifs de l'option retenue.
Autrement dit, quand nous choisissons entre deux possibilités - une situation quotidienne de la vie- , nous sommes à chaque fois obligés de sacrifier les côtés positifs de la solution que nous rejetons, et d'accepter les cotés négatifs de celle que nous retenons.
Encore une dissonance que l'individu doit résoudre en la réduisant par le biais d'une autojustification.
Dans son subconscient, il se persuade que l'option retenue est plus avantageuse et l'option rejetée moins profitable qu'elles ne le sont objectivement.
Une dissonance intervient aussi quand l'individu est sollicité par une tentation qu'il perçoit comme coupable.
Un homme qui a commis un acte répréhensible à ses propres yeux est sujet à une dissonance cognitive pénible.
Il la réduit en adoptant une attitude plus indulgente qu'il n'avait auparavant vis à vis du comportement incriminé.
Il s'arrange ainsi pour mieux se pardonner.
A l'inverse, quelqu'un qui a résisté à une tentation honteuse est beaucoup plus sévère à l'égard de l'acte qu'il n'a pas commis, une façon de réduire la dissonance causée par la frustration de n'avoir pas goûté au plaisir défendu.

On retrouve le même phénomène dans de nombreuses circonstances de la vie, celles qui sont liées à un effort,
par exemple. L'individu qui se donne beaucoup de mal, mais en vain, pour atteindre un but, éprouve une dissonance.
Pour la réduire, son appareil cognitif échafaudera tout un système de justifications qui vont des "raisins trop verts" de la fable à l'invention de cotés valorisants de son échec.
Pour réduire la dissonance, l'homme peut aussi chercher à trier sélectivement l'information qu'il absorbe.
A la suite d'un choix, il retient préférentiellement les données qui confirment la pertinence de la décision prise.
Dans une expérience, on a présenté à des acquéreurs récents d'une voiture une dizaine d'enveloppes portant chacune le nom d'un fabricant d'automobiles et contenant des articles publicitaires pour cette marque. 85 % des propriétaires d'une nouvelle voiture ont choisi l'enveloppe relative au produit qu'ils venaient d'acheter ; ils ont cherché à effacer la dissonance par un acte d’autojustification.

Aronson estime que si la dissonance existe, c'est parce que le comportement d'un individu ne concorde pas avec l'idée qu'il se fait de lui même, Et il ajoute : " La théorie de la dissonance ne repose pas sur le postulat que l'homme est un animal rationnel mais qu'il est plutôt un animal rationalisant, c'est-à-dire qu'il tente d'apparaître rationnel à la fois aux autres et à lui même. ".

Deux auteurs français, Jean-Léon Beauvois et Robert Joule, proposent ce qu'ils appellent eux mêmes une version radicale de la dissonance cognitive, fondée sur deux postulats :

· l'homme n'agit pas en fonction de ses pensées, mais pense en fonction des actes que les " circonstances " lui ont imposés.

· La cohérence n'est pas la non contradiction des idées ou des savoirs, mais la possibilité laissée à l'homme de trouver,

coûte que coûte, des garanties idéologiques à des actes dont la rationalité nous échappe.

En affirmant cela, Beauvois et Joule ne se livrent pas à un simple jeu de provocation intellectuelle.
Ils se réfèrent à de nombreuses et solides études expérimentales, aux résultats souvent déconcertants.
Par exemple, sous l'action de manipulations élémentaires, 76% des individus acceptent l'implantation dans leur jardin d'un panneau publicitaire encombrant et laid.
Sans manipulation, ils sont 16,7 % seulement à tomber dans le... panneau.
Ou encore, s'ils sont "correctement" manipulés, 74,1% feront un don à une œuvre (fictive) contre le cancer, taux qui se réduit à 45% en l'absence de manipulation.
La dissonance cognitive est très utilisée par les manipulateurs de tout poils : publicistes, experts en marketing, propagandistes, etc...
Lorsque l'on veut convaincre quelqu'un d'une opinion qu'il ne partage pas, à priori : au lieu de chercher à modifier sa manière de pensée, on l’amènera à accomplir des actes, peu impliquants au départ et gratifiants, mais qui vont dans le sens du changement d'opinion...
C'est lorsqu'il sera engagé dans un comportement nouveau par rapport à ses pensées antérieures qu'il changera d'opinion, pour retrouver le confort mental.
Pour ces deux chercheurs, " il ne fait pas de doute que la liberté réelle ou illusoire, laissée aux sujets de se comporter de telle ou telle façon, n'a pour résultat que de leur permettre de mieux rationaliser des conduites qui relèvent d'un tout autre déterminisme que celui de leur liberté ".
Ils estiment que " c'est l'engagement comportemental qui nécessite la rationalisation de l'acte ".
Autrement dit, l'acte ne découle pas de la pensée mais résulte des circonstances. La pensée vient après coup justifier l'acte.
En revanche, Aronson situe l'origine du processus à l'intérieur de l'individu, en introduisant la notion de conscience morale comme facteur explicatif de la réduction de la dissonance :

" C'est parce qu'il viole ce qu'on pourrait appeler l'identité morale du sujet, que l'acte doit être justifié ".

Q
uoi qu'il en soit, il faut bien postuler un système de rééquilibrage permanent qui nous remette en accord avec nous-mêmes chaque fois - et c'est souvent - que notre harmonie intérieure est menacée, c'est-à-dire lorsque survient en nous cet état de dissonance cognitive.

Ce mécanisme essentiel permet alors à chacun de nous de justifier son existence d'individu devant sa propre conscience

 
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